Le voyage de la goutte d’eau

Il était une fois, au milieu de l’océan Atlantique, par un jour d’été très très chaud, une goutte d’eau née de l’évaporation. Elle se retrouva là, au milieu de ses nouvelles sœurs inconnues, formant toutes ensemble un petit nuage léger et frétillant.

La jeune goutte d’eau découvrait avec curiosité son nouvel environnement, la douceur de ce rassemblement, l’impermanence de ses formes. Tantôt au milieu, tantôt sur les bords, cette petite goutte d’eau s’amusait de ce chahut que provoquait la brise.

Puis, le vent se mit à souffler un peu plus fort, et le nuage grandit, s’alourdissant un peu plus à chaque rafale.

Notre petite goutte d’eau ne retrouvait plus ses sœurs du début, elle se sentait toute petite parmi ces milliers de gouttes. Elle se sentait aussi un peu seule et triste, peut-être de ne pas savoir si d’autres changements arriveraient, alors que toutes les gouttes alentour semblaient connaître leur destinée.

Mais elle n’eut pas beaucoup de temps pour se morfondre, le temps changeait déjà. Le ciel devenait gris, il faisait froid. D’autres nuages et d’autres gouttes avaient soudainement rejoint son ciel et caché son soleil.

Son désarroi fut grand alors qu’elle tournoyait dans tous les sens, chahutée contre les autres gouttes qui voulaient l’avaler.

Elle se gonfla au maximum pour que rien d’autre ne l’envahisse. Et puis naturellement, avec ses semblables, elle commença à tomber.

Pfiou ! La chute était haute, la Terre lui semblait si loin ! Elle se sentait tellement lourde et attirée par le sol. Pourtant, autour d’elle, personne ne semblait s’inquiéter. Elle aurait aimé savoir : où va-t-on ? Est-ce que ça va faire mal ?

Son tourbillon de questions s’arrêta net. Elle atterrit sur une feuille qui amortit sa chute et la laissa glisser vers une autre, puis une autre, et encore une autre. Grâce à toutes ces feuilles, la petite goutte d’eau ralentit et finit doucement par toucher le sol.

Ploc ! Contre la racine d’un arbre, la petite goutte d’eau avait atterri. Elle coula doucement sur cette écorce douce et sinueuse pour atteindre l’humus. Elle eut le temps d’une ou deux inspirations avant de sentir aspirée par la terre. Rien d’effrayant, elle se sentait au contraire portée par tous ces éléments qui l’entouraient et la guidaient un peu plus profondément. L’obscurité fut rapidement autour d’elle, l’humidité fort présente et la température un peu plus douce que lors de la chute.

La petite goutte d’eau n’avait aucune idée d’où elle se rendait mais ne ressentait aucune peur, il y avait encore autour d’elle toutes ses sœurs. Même si elle ne les voyait pas, un lien fort la connectait à elles. Et se laissant portée, elle finit par s’assoupir, fatiguée de ce long et tumultueux périple.

C’est le froid qui la saisit. Notre petite goutte d’eau se réveilla toute engourdie et dans le noir absolu. Elle mit du temps à se rappeler du voyage, du nuage, de la pluie, de la chute, des feuilles et de la douce descente. Mais où était-elle maintenant ? La peur s’immisçait lorsqu’elle entendit de légers bruits d’eau. Elle décida de se concentrer sur ces bruits pour s’ouvrir à tous ses ressentis. Rapidement lui vinrent d’autres sons, des odeurs de terre humide et le contact de ce sur quoi elle reposait.

Contre elle, une présence forte et fragile à la fois. Elle crut reconnaître l’arbre qui avait ralentit sa chute, pourtant sa consistance était bien différente. La petite goutte d’eau voulut en avoir le cœur net et pensa très fort :

« – Est-ce toi, Arbre, que j’ai rencontré alors que je tombais du ciel ? »

Après quelques instants, elle perçut :

« – J’ai rencontré beaucoup de gouttes d’eau ce jour-là et tu en faisais partie. »

La petite goutte et l’arbre firent ainsi connaissance. La jeune goutte partagea le récit de son voyage depuis l’océan, la montée dans le ciel et la chute jusqu’à lui. Le vieil arbre lui conta sa vie, bien différente, sur cette colline, et tout ce qu’il avait vu autour de lui au cours de ces décennies. Il y avait les amis de passage qui lui racontaient leurs incroyables aventures comme la petite goutte d’eau. Il y avait aussi ceux qui habitaient dans ses branches, qui parfois partaient vers des lieux plus chauds, et revenaient toujours, eux ou leurs descendants.

 Ils échangèrent ainsi longuement sur leur vécu et leurs ressentis.

Un jour enfin, sans vouloir vexer l’arbre, la petite goutte osa :

« – Arbre, je me sens bloquée ici. Grâce à toi, je me sens moins seule, mais il me manque quelque chose. J’aimerai tant revoir la lumière, être à nouveau en mouvement. J’ai peur de devoir restée là à jamais. »

L’arbre ne lui répondit pas tout de suite, il laissa ses paroles se déposer et quelques respirations pour savoir quoi lui donner.

« – Petite goutte d’eau, j’entends que tu as peur et que tu es triste à l’idée de ne plus revoir ce que tu as connu. Certaines de tes sœurs restent ici bien longtemps avant de reprendre leur voyage. »

Il savait que cela pouvait être dur à entendre, et ne voulut pas lui dire qu’en certains endroits, ses sœurs n’étaient, à sa connaissance, jamais reparties.

« – J’aimerai te proposer une expérience. Vas à l’intérieur de toi, respire profondément et prends le temps.

Imagine toi, petite goutte.

A chaque inspiration, tu grandis un peu plus.

Tu deviens tellement grande que tu touches la surface de la Terre.

Tu deviens tellement grande que tu commences à dépasser l’arbre que je suis, m’englober entièrement, avec douceur.

Continue à respirer.

Tu es maintenant tellement grande que tu englobes les nuages et

l’océan que tu connais déjà.

Inspire encore profondément,…, tu fais le tour de la Terre.

Ressens cette communion !

A l’intérieur de toi, il y a tous les éléments de la Terre,

ceux que tu as connus et bien d’autres encore.

Et tu fais partie de tous ces éléments.

Ressens tout cet amour et ce lien profond.

L’arbre laissa la petite goutte d’eau profiter du silence et de cette expérience pendant un long moment. Puis il lui demanda :

« – Alors, petite goutte, comment te sens-tu ? »

La petite goutte d’eau prit encore quelques inspirations et répondit :

« – Je me sens tellement grande ! et forte ! »

L’arbre, amusé par l’enthousiasme et la joie de la petite goutte, reprit :

« – Et qu’est-ce que cela te fait de te savoir si grande et si forte ? »

« – Oh, je ne le savais pas ! Je suis vraiment étonnée d’avoir pu à moi toute seule entourer toute la Terre. Je me sens fière aussi, et puis, et puis…  la petite goutte d’eau cherchait ses mots… j’ai aussi bien senti la communion, j’étais l’oiseau, le caillou, la feuille. J’ai même senti toute ta force mon ami ! Toute ta détermination à grandir depuis si longtemps, toute la vie que tu abrites si généreusement en ton sein et tout ce calme à l’intérieur de toi, quelque soit le temps qu’il fait dehors. Merci pour ce cadeau si précieux !

« – Merci à toi petite goutte. N’oublie pas que tous ces trésors que tu viens de découvrir sont à l’intérieur de toi. Il te suffit de respirer profondément. Tu t’en souviendras ?

« – Oui ! Oui mon ami.

« – Continue à bien respirer et retrouvons le silence. »

La petite goutte, qui se sentait toujours si grande, remercia intérieurement son ami l’arbre pour cet enseignement. En elle, tout était fluide, elle se sentait en paix et continua à respirer profondément, se rappelant de chaque élément qu’elle avait rencontré dans son voyage.

Combien de temps passa ? A l’intérieur de la Terre, il était difficile de se repérer. La petite goutte d’eau sentait simplement la contraction de la terre, la présence plus ou moins forte de l’arbre, tantôt silencieux et froid, tantôt plein de vie et grandissant. A la surface, à quelques mètres, les saisons s’écoulaient.

Un jour, notre petite goutte d’eau, à force de respiration, sentit qu’elle était prête à continuer son voyage. Elle informa son ami :

« – Arbre, mon ami, merci pour ta sagesse et ta présence. Même quand il faisait froid et que tu semblais dormir, je savais que tu étais là et qu’il y aurait un avenir proche où nous pourrions à nouveau échanger. Je sens que je suis prête à continuer mon chemin, je suis déterminée à revoir le soleil. C’est parce qu’il est à l’intérieur de moi, que je sens son feu, son énergie, qu’il est temps. Toi aussi, tu es à l’intérieur de moi, c’est pour ça que je suis prête à partir, parce que tu seras toujours là.

« – Oui petite goutte, toute la vie que tu portes en toi fait aussi partie de moi et un jour, nous nous retrouverons. »

La petite goutte respira à nouveau profondément et se gonfla, se gonfla. Sa détermination et ce feu intérieur la firent finalement bouger, trouver un passage contre cette terre qu’elle croyait si dure. Mais la terre ne résista pas. Elle savait elle aussi que la petite goutte était prête à continuer.

Et c’est ainsi que la petite goutte reprit son voyage, sans en connaître la destination, mais avec cet espoir et cette confiance qu’un jour, elle reverrait la lumière. En attendant, et aussi souvent que nécessaire, elle se rappelait du voyage que son ami l’arbre lui avait offert.

Sur son chemin, elle fit de nouvelles rencontres. Parfois des racines et des pierres, qui semblaient lui bloquer sa progression. Elle prenait le temps de se souvenir que ces racines et ces pierres faisaient partie d’elle et inversement. Elle leur partageait son rêve, son espoir, avec tant d’amour et de détermination que même les pierres les plus dures finissaient par lui ouvrir un passage.

Parfois, sur son chemin, elle croisait d’autres gouttes d’eau, toutes occupées à plus ou moins avancer. Certaines semblaient briller un peu plus que les autres dans le noir. La petite goutte savait qu’elles étaient comme elle, avec ce soleil intérieur, et cela la remplissait davantage de sérénité et de paix.

Un jour d’ailleurs, elle se sentit attirée par un mouvement plus grand que sa détermination. Elle sentait de l’agitation autour d’elle et de nombreuses gouttes se regroupaient, formant un ruissellement très puissant. Elle le rejoint et se sentit portée par un flux inexorable.

En l’espace d’un instant, la petite goutte sentit la chaleur, la lumière, l’air autour d’elle. Au moment où l’eau jaillit de la terre, notre petite goutte d’eau comprit que son souhait s’était réalisé, qu’elle avait retrouvé le soleil et qu’un jour prochain elle retrouverait son océan. Elle sût que son voyage n’était pas terminé. Une part d’elle-même espérait même revenir voir l’arbre et les profondeurs de la terre. Toutes ses pensées passèrent en un instant. La petite goutte d’eau se retourna, regarda la colline qu’elle avait traversée pendant toutes ces années, pensa à son ami l’arbre et dit tout haut :

« – A bientôt ! »

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